- Qui sont les membres d’Erzebeth et comment la rencontre s’est-elle faite ?
Marion-Lamita - J'ai rencontré Tony le 19 Octobre 2015, et ce fut un véritable coup de foudre musical ! Nous nous sommes très bien entendus dès notre première rencontre, je dois dire que c'était assez inattendu… Il faut dire qu'au départ, nous ne nous connaissions que d'Internet, et à l'époque j'avais une idée assez floue de ce que je voulais faire, je savais seulement que j'avais envie de remonter un groupe de metal avec des musiciens (suite au split de Darkonelly, mon précédent groupe de ‘doom’), avec une histoire de Comtesse (le nom de base du projet était Dramatica, pour le côté théâtral et bien sûr dramatique !). Vu que le courant est bien passé, nous avons décidé de baser notre projet sur la comtesse Erzebeth Bathory (époque XVIème-XVIIème siècle), célèbre pour avoir été une sorte de 'Dracula' qui se baignait dans le sang de vierges. Erzebeth est ainsi né!
Très vite, Tony m'a montré quelques compos (des ébauches qui dataient même de l'époque de Giktor Velu et de Sahar - ses précédents groupes de thrash-death et de black, respectivement – car il a toujours voulu faire en amont un projet plus ‘soft’ avec du chant féminin), et nous nous sommes donc mis à travailler ensemble : je l'ai aidé pour certains arrangements, la composition de l'intro générale et l’intro de l'un des morceaux... Pour ce qui est des paroles, certaines ont été écrites par lui, d'autres par moi, parfois au sein d'un seul et même texte. Nous nous complétons parfaitement pour l'écriture car Tony se concentre plus sur le côté "factuel", historique et philosophique, tandis que moi je m'épanche plutôt sur le côté émotionnel, romantique et psychologique, disons.
Une fois les compositions prêtes, nous avons recruté des musiciens: Quentin à la batterie, Luc à la deuxième guitare – tous deux des anciens de Darkonelly – ainsi que Victor à la basse. Mais ce line-up en configuration électrique et la musique jouée n'ont pas fait l'unanimité… Malgré ces petits soucis, l'album est en train d'être enregistré en studio (et il s’agira bien d’un album de metal, sous diverses facettes…). A côté, je me consacre à mon projet solo Marion Lamita (metal lyrique symphonique), où je revisite encore d’autres facettes et influences moins exploitées.
Suite à l'opportunité du concert des "Médiévales de Cerisiers" (dont nous te sommes grandement redevables, merci !), nous avons eu l'idée de réarranger deux de nos compositions ("Frozen Time" et "Darvulia’s Lament") en version acoustique ainsi que de choisir des reprises de circonstance, en corrélation avec l'univers folk, médiéval et Viking. Erzebeth 'live' (et donc en mouture "acoustique", car il n'est pas question pour l’heure que nous donnions des concerts dans une configuration ‘metal’) est ainsi composé aujourd’hui de Tony à la guitare et en seconde voix, du fidèle Quentin aux percussions/batterie, et de moi-même au chant lyrique et clair. Comme vous le voyez, l'histoire du groupe est pleine de rebondissements et Erzebeth n'a pas fini de vous surprendre !
- Ezebeth enregistre actuellement son premier album « Blurred by the Crimson Curse ». Peut-on parler d’un album-concept?
Tony - Un peu, qu’il est conceptuel !! (rires) Mais peut-être pas de manière aussi évidente que des albums de prog ou d’opera-metal plus typiques où les morceaux s’enchaînent, où tu retrouves souvent des bruitages, des leitmotivs et autres motifs mélodiques qui reviennent au gré des morceaux, etc.
Nous respectons en tout cas scrupuleusement la chronologie historique, même si nous avons été un temps tentés de ne pas le faire (un peu à l’instar d’Adrana, qui sur leur dernier album avaient volontairement changé l’ordre de leurs morceaux…). Mais cela aurait peut-être un peu trop embrouillé les esprits, et nous voulions au contraire faire un peu la ‘lumière’ sur ce personnage méconnu et malmené que fut la Comtesse Sanglante !
Et le fil conducteur est donc bien son histoire, on retrouve ainsi comme tu peux l’imaginer des parties narratives (Marion-Lamita a également une très belle voix 'parlée', et moi je pense que c’est le domaine dans lequel je me débrouille encore le mieux - rires…), ainsi que des "dialogues" entre les personnages. Il y a aussi une intro/prologue, une outro, et les différentes pistes sont intitulées "scènes", retraçant ainsi tel événement bien précis dans le déroulement de l’histoire ou dans l’état d’esprit de tel ou tel protagoniste.
Au niveau des styles, on s’est bien lâchés sans s’imposer aucune limite, et ça va donc du metal gothique à un metal plus atmosphérique avec une pincée de doom en passant par le metal sympho (mais pas trop), du bon gros heavy, de la ballade etc. Il y a même des moments black [i.e. black metal, ndlr], quelques "growls" et un morceau plus orienté electro-new wave, c’est te dire… C’est donc très complet, et pas juste un recueil de morceaux. Les paroles ont aussi toute leur importance !
Marion-Lamita - Selon moi, ‘Blurred by the Crimson Curse’ raconte l'évolution d'Erzebeth : son histoire d'amour avec Ferenc Nadasdy (son mari), que nous avons un brin romancée par exemple, mais pas seulement! Car à travers les textes et les différentes ambiances, nous plongeons au plus profond de l'âme sombre de la Comtesse, et nous entrevoyons donc un peu de ses tourments les plus intimes, jusqu'à sa mort.
La réponse est donc doublement oui : il s’agit bien d'un album-concept, proche d'une biographie car nous nous efforçons de respecter les faits historiques. Nous avons dû nous documenter pour rester le plus fidèle à la réalité, et ce qui est difficile avec le personnage de Bathory, c'est que nous ne saurons jamais si elle a réellement été cet horrible personnage sanguinaire, car beaucoup de choses ont été grossies, déformées (c’est d’ailleurs là le double sens du titre de l’album, qui peut aussi impliquer la perception du lecteur…), voire instrumentalisées via notamment des témoignages ‘forcés’… C'est pourquoi nous avons choisi de nous consacrer plutôt à l'Histoire et moins à la Légende !
Enfin, la dimension émotionnelle, lyrique et romantique est aussi de mise avec son idylle supposée avec le personnage de Darvulia (cf. le morceau "Darvulia's Lament "), sa dame de main et favorite, sorcière présumée, car il est clair que le personnage de Bathory est également importante dans le folklore de la culture disons ‘gothique’, en effet, et qu'il aurait été dommage d'occulter cette facette qui peut intéresser des amateurs du genre !
- Quel(s) lien(s) faites-vous entre la musique métal et les Vikings ? Comment expliquez-vous l’abondance de références aux Vikings dans ce style musical?
Marion-Lamita - Je pense que les Vikings véhiculent une image forte, d'hommes et de femmes 'massifs'. Il me semble donc logique qu'ils aillent très bien avec l'univers "metal", avec cette puissance que l'on ne retrouve pas dans tous les styles de musique. Egalement, d'après mes maigres connaissances sur le sujet, les Vikings étaient surtout originaires des pays septentrionaux (Norvège, Suède, …), et ces pays sont considérés comme un 'terreau' fertile pour la musique 'metal' : elle y est très présente, tout comme chez leurs voisins de Finlande, et ce style passe même parfois à la radio (ce qui est très loin le cas en France...). Voilà pourquoi, selon moi, les références aux Vikings abondent dans le paysage 'metal'.
Tony - Les Vikings fascinent, c’est une évidence. L’ancien temps par chez nous a été marqué par les invasions dites barbares et tous les troubles engendrés (qui ont aussi contribué à façonner notre culture…). Et parmi ceux-là, on a surtout retenu les Hommes du Nord parce qu’ils avaient en effet une image très forte, des us et coutumes entre autres traditions fascinantes, tout comme leur mythologie, leurs rites etc.
En tant que 'metalleux', nous sommes parfois encore (bien trop souvent !) nous aussi vus comme des ‘barbares’ (suivez mon regard vers la clique à Boutin & co, ou même le grand public mal informé et ainsi induit et conforté dans l’erreur…). Et pourtant, nous aussi avons su laisser une empreinte marquée au fer rouge, faire face, effrayer, fasciner ou tenir en respect, pour au final nous implanter, nous imposer dans la durée (parfois à la force de nos poignets là encore!), comme une force incontournable sur laquelle il faudrait à l’avenir compter, avec là encore également nos codes, nos rituels, parfois des allures et une pilosité similaire (rires)... Un sentiment de fronde et d’opposition à l’ordre établi, qu’il soit dans les esprits, les institutions ou plus spécifiquement religieux, illustré par les groupes de black metal norvégiens dits de la "seconde vague", qui ont bien su réveiller - à l’ extrême!- l'esprit de conquête de leurs supposés 'ancêtres' (parfois plus par rébellion juvénile et du fait de la pression de "groupe" qu’autre chose, d’ailleurs…).
C’est là le parallèle que l’on peut donc établir, tout comme plus ironiquement le fait que ce style aujourd’hui (je parle du 'Metal') - que j’ai connu autrement plus frondeur, à contre-courant et droit dans ses bottes - tende désormais à rentrer dans le rang, à s’aseptiser, s’assagir, voire à se tourner (par souci d’ "ouverture" au monde ?!...) vers des finalités et des compromissions bassement mercantilistes et souvent bien éloignées de ses influences et aspirations initiales, qui à terme finiront par le dénaturer ; tout comme les Vikings se sont laissés progressivement christianisés, jusqu’à perdre les traces les plus fortes de leur identité. Cela a de quoi chagriner un peu, cette docilité sur le tard, préfigurant la chute.
- Votre choix, pour évoquer les Vikings à l’occasion des Médiévales de Cerisiers, s’est porté plus spécifiquement sur des reprises de Storm et Bathory ? En quoi, ces groupes sont des références pour vous?
Marion-Lamita - Je laisse la parole à Tony sur ce sujet, car je dois dire que je ne connaissais pas spécialement le groupe Storm avant le concert (belle découverte cela dit au passage !). En ce qui concerne le groupe Bathory, j'en avais évidemment entendu parler, mais mes références dans la musique ‘metal’ viennent davantage du ‘doom’ ainsi que du metal symphonique, gothique, etc., ce qui fait que je ne m'étais pas vraiment intéressée à ce groupe jusque-là.
Tony - Alors, il faudrait vérifier car je peux me tromper, mais il me semble que l’album de Storm n’utilise cette facette "Viking" que partiellement, et uniquement pour exalter les racines plus profondément "nordiques" au sens large de Fenriz (Darkthrone) et de Satyr (Satyricon) - puisque ce sont eux qui se cachent derrière ce projet (sous leur vrai nom en fait !...). Je veux dire par là, l’empreinte 'viking' est évidemment un élément indélébile de cette identité, mais il me semble qu’ils reprennent surtout des chansons traditionnelles norvégiennes ne datant pas spécialement de cette époque…
En tout cas, lorsque je me suis penché sur les paroles traduites de Nagellstev que j’ai chanté à Cerisiers (qui est d’ailleurs plus pour moi un 'hymne' culte qu’autre chose, et un incontournable avec les potes lors de soirées un brin alcoolisées, dirons-nous… - rires), j’y ai plus vu une ode nationaliste aux paysages et à l’identité de la Norvège rurale et sauvage qu’un chant de guerre qu’auraient pu chanter les hommes d’Erik le Rouge (rires). Ce que Fenriz et Satyr ont le plus conservé de cet esprit ‘Viking’ en fait (encore une fois, il fallait sûrement plus y voir une forme de ‘provocation’ à laquelle les ‘mighty’ Darkthrone sont habitués depuis belle lurette !), en plus de ce chant que l’on imagine caractéristique, c’est cette rengaine explicitement anti-chrétienne, jusqu’à en transformer un genre de comptine pour enfants ("La Ballade d’Ingrid", ou je ne sais plus quoi…) en imprécation à aller massacrer du Chrétien dans les montagnes à la fin de leur version d’"Oppi Fjellet" ! (rires) Ce qui entraîna d’ailleurs, l’anecdote peut faire sourire, la défection et le désaveu de leur chanteuse Kari Rueslåtten qui fit alors mine de découvrir la nature profonde de ses deux compagnons de disque ! Bref… Dommage qu’ils n’aient pas remonté le projet, avec par exemple Amalie de Myrkur et Gaahl (Wardruna, ex-Gorgoroth) à la place, c’eut été parfait !
Concernant Bathory, c’est évidemment tout autre chose… Déjà vu le sujet d’étude central d’Erzebeth, le choix allait forcément de soi ! (sourire…) C’est comme si Mob Rules n’avait jamais écouté Black Sabbath ou qu’Overkill n’avait jamais repris du Motörhead, tu sais !… Mais malgré mon passé/passif ‘black-metal’ et le culte que je voue aux premiers albums de Quorthon dans ce registre (qu’il a contribué à créer, d’ailleurs !), je dois dire que je suis surtout très admiratif des albums qui ont inauguré (et là encore avant tout le monde, si ce n’est les quelques emprunts aux premiers Manowar…) son ère ‘Viking Metal’ !! Parce que c’était fait de bric et de broc, l’impression d’avoir été enregistré dans une cave là encore, le chant parfois très approximatif, mais c’est justement cette authenticité que j’ai toujours aimée et qui fait parfois défaut à tous ces groupes qui pensent qu’il faut en faire toujours des "caisses" pour sonner 'larger than life', épique et guerrier… Quorthon était un vrai passionné, inspiré, pas un virtuose pour autant, et ça lui a suffi pour créer de grandes fresques musicales immortelles, aujourd’hui gravées pour l’éternité. Je voyage littéralement quand je me passe un de ses vinyles de l’époque !
Quand on l’écoute encore aujourd’hui, on se dit que voilà, les guerriers du Nord n’étaient pas des futurs premiers de conservatoire après tout (rires), et c’est très bien comme ça. C’est peut-être lui qui, instinctivement, a le plus rendu hommage et honneurs, sans le savoir, à tous les fondements et aux racines pures de cette culture viking au sein de la scène metal, malgré la foule de disciples de talent que l’on trouve aujourd’hui… Le choix de "Song to Hall Up High" s’imposait donc de lui-même. La prochaine fois, on enchaînera avec " Home of the Once Brave" !