03. Tenet
Une fois de plus, HEILUNG met la complexité au service de la simplicité et inversement.
Cette chanson a en effet été élaborée d'après le palindrome latin du carré SATOR ("SATOR, AREPO, TENET, OPERA, ROTAS"), dont le plus ancien exemplaire connu a été découvert dans les ruines de Herculanum où il fut enseveli sous les cendres du Vésuve en l'an 79 de notre ère.
Bien que selon les combinaisons, le sens initial des mots se trouve parfois altéré au point de brouiller l'exactitude des traductions, ce palindrome est d'autant plus remarquable qu'il se lit non seulement en avant et en arrière, mais aussi en diagonale dans les deux sens. Le défi, largement relevé ici par les musiciens, a donc consisté à composer une mélodie, écrire une partition - et même en partie des paroles - qui restent identiques, quel que soit le sens de lecture.
Tenet... un jeu d'enfant à en croire, dans une forme d'auto-dérision, les voix d’enfants qui introduisent le morceau en répétant avec application le carré magique. Elles ne se taisent que lorsque résonne un son plein de gravité qui n'est pas sans évoquer celui d'un carnyx...Place aux murmures susurrés et aux nappes de voix qui viennent s'étendre comme une brume sur la répétition hypnotique du palindrome, seul point d'amarrage pour l'auditeur immergé durant près d'un quart d’heure dans une véritable introspection… expérience troublante et inattendue dont on ressort comme d'une chrysalide.
L’emploi du fry démontre toute la maîtrise vocale de Maria Franz qui le déclenche ici sur des voyelles fermées et donc particulièrement ardues.
04. Urbani
Les paroles d'Urbani se réfèrent directement à l'œuvre majeure de Suétone, Vie des douze Césars, où l'auteur évoque les relations amoureuses de Nicomède IV de Bithynie et du jeune Jules César. Il écrit au sujet de ce dernier que "sa réputation à l'égard des mœurs ne fut jamais entachée que par son intimité avec Nicomède" et que "cela lui valut un déshonneur grave et durable qui l'exposait aux insultes de tous"
Pour preuve, Suétone cite ensuite les railleries des ennemis politiques du futur consul et rapporte ce que chantaient à plein poumons les légionnaires romains lors du défilé triomphal de Jules César à Rome, après qu'il ait remporté la guerre des Gaules: "César a soumis les Gaules et Nicomède César, voici que maintenant César triomphe, lui qui a soumis les Gaules; Nicomède ne triomphe pas, lui qui a soumis César".
Si ces paroles écrites en latin ont traversé les siècles jusqu'à nous, il n'existe aucune trace de mélodie. Dans un souci d'authenticité, HEILUNG a eu l'idée de les déclamer à la cadence du pas victorieux de toute une armée: "nous avons pris les mots et les avons mis à la vitesse de marche la plus élevée que nous connaissions des armées au cours de ce siècle".
De par sa position sur l'album, entre l'ingénieux Tenet (13:05) et le terrassant Keltentrauer (8:26), Urbani (2:55) rassemble tous les marqueurs d'un interlude en forme d'exutoire, pour ne pas dire 'défouloir'.
La marche militaire choisie comme expression musicale est mise au service d'un pied de nez à l'une des figures les plus universelles de l'Histoire et la plus marquante du monde romain. Au rythme des pas et des javelots frappant le sol, HEILUNG n'ouvrirait-il pas une voie de guérison contre toute tentation d'une glorification de l'hégémonie?
05. Keltentrauer
La cadence musicale cède la place au temps narratif. HEILUNG a pris pour habitude de placer de longs poèmes sur ces différents albums et Keltentrauer est un de ceux là, composé il y a déjà deux décennies en allemand.
Nul besoin néanmoins de connaître la langue pour comprendre ce qui se joue dans ce récit fictionnel, à la fois apocalytique et fondateur, qui prend place au tournant du Ier siècle avant notre ère: les tribus celtes affrontent la puissante armée romaine, lutte inégale dans laquelle s'opposent deux visions du monde.
Les inflexions de la voix comme les silences, aussi assourdissants que le fracas de la bataille à son paroxysme, font corps avec l'ambiance sonore au point de rendre palpables la tension qui s'installe crescendo, l'explosion de violence, l'impuissance, puis l'agonie, puis le trépas... Le drame en cinq actes vire inexorablement à la tragédie alors que le feu crépitant vient faire table rase de l'ancienne culture dans le chant des hurlements. De loin en loin, les carnyx pleurent d'un son étouffé ce qui ne sera bientôt plus. Dans un dernier souffle, tout s'éteint, et se tait.
Point d'envolées de notes épiques, juste la réalité crue et amère d'une dévastation qui sature les sens, met les nerfs à vif et s'impose de plein fouet à l'esprit, en y laissant traîner un profond sentiment de malaise. Cette 5ème piste, âpre, semble tester la volonté et la capacité-même de l'auditeur à poursuivre le voyage dans la nuit des temps.
06. Nesso
À la suite de Keltentrauer, Nesso réunit tous les éléments d'une autre bataille, mais d'un genre différent. Le titre est un mot issu du vieux haut allemand signifiant "ver". Ce ver, explique HEILUNG, est dans les anciennes croyances germaniques une incarnation de la douleur qui se diffuse en rampant dans le corps d'un être vivant, ou se fixe à un endroit; le seul moyen de l'en extraire est de faire appel à la magie d'un sorcier.
Maria Franz interprète ici dans la langue d'origine l'un des sorts utilisé pour guérir la jambe d'un cheval. L'illustration sonore des déplacements du ver dans la chair tremblante de l'animal donne le rythme, introduit les instruments, puis le chant et impulse la mélodie. Alors que le rituel commence, le léger frottement symbolisant la douleur en train de ramper se mêle en contrepoint aux percussions qui évoquent les battements de coeur de l'équidé.
La chanteuse, à l'instar d'une actrice, a été amenée selon les dires du groupe "à imaginer qu'un animal qu'elle aime beaucoup est sur le point de mourir". Tandis qu'elle explore les limites de sa tessiture, la voix, poignante, laisse transparaître toute la charge émotionnelle. Luttant de son propre aveu contre les larmes, Maria Franz semble littéralement jeter ses dernières forces dans le combat contre Nesso.
07. Buslas bann
Ce morceau a été inspiré par la Saga Bósa, écrite au XIIIème en Islande, qui raconte comment, poussés par de fâcheuses circonstances, le jeune Herrauth et son compagnon d'armes, Bósi, livrèrent une bataille rangée contre le père de Herrauth, le roi Hring. Faits prisonniers, ils devaient être mis à mort dès le lendemain; mais la vieille Busla, la mère nourricière de Bósi, une sorcière très expérimentée dans la magie, approcha le roi pendant la nuit pour le menacer en prononçant une malédiction capable de le détruire.
La malédiction appelée "malédiction de Busla" (Buslas bann) se compose de 9 strophes formulées dans un langage extrêmement grossier. La dernière strophe, notamment, invite le roi à résoudre une énigme pour échapper au sortilège: il doit deviner les noms de 6 guerriers qui sont cachés dans une série de runes, elles-mêmes organisées en 6 groupes de 6 caractères.
HEILUNG parvient de manière magistrale à retranscrire cette redoutable imprécation au moyen de voix masculines sinistres à souhait. Elles martèlent, en se chevauchant parfois, une offensive de mots qui ne laisse aucune respiration, aucun répit. Indescriptiblement ensorcelant et malsain.
08. Nikkal
L'origine de cette composition est à rechercher parmi les plus anciennes chansons de l'humanité connues à ce jour: les chants hourrites. Il s'agit d'un ensemble de 36 morceaux de musique gravés en écriture cunéiforme sur des tablettes d'argile qui ont été découvertes dans l'ancienne cité d'Ougarit, en Syrie. Elles dateraient de 1400 avant notre ère mais pourraient être plus anciennes encore.
La tablette référencée sous le code h.6 contient un hymne dédié à la déesse Nikkal, fille du roi de l'été et épouse du dieu de la lune. Bien que son auteur soit anonyme, elle a ceci de particulier qu'elle est presque complète et que les paroles sont accompagnées d'instructions pour un instrument à 9 cordes semblable à une lyre.
"C'est la plus ancienne œuvre de musique annotée qui subsiste, mais il y a encore beaucoup de discussions en cours sur la façon de traduire les paroles. Pour le moment, il me semble qu'il existe six versions différentes parce que personne ne parvient à s'entendre ", explique Kai Uwe Faust.
Après 3 titres particulièrement éprouvants, Nikkal surgit comme une éclaircie après la tempête. L'harmonie des voix claires ponctuée de sons cristallins délivre une mélodie lumineuse, éthérée, en totale rupture avec l'animosité de l'obscur Buslas bann. Néanmoins, le répit accordé pourrait n'être que de courte durée.
09 – Marduk
Clôturer une telle œuvre est un véritable challenge, voire une gageure. Si Asja introduit l'album avec des extraits du Hávamál, i.e. "les Dits du Très Haut" en référence au narrateur de ce poème eddique qui n'est autre qu'Odin, père de tous les dieux dans la mythologie nordique, Marduk le clôture avec le souverain de tous les dieux mésopotamiens.
Malgré plus de deux millénaires qui les séparent, Marduk et Odin partagent, au-delà de leur suprématie sur leur panthéon respectif, beaucoup de ressemblances comme dans les mythes de la création du monde et des premiers hommes qui leur sont rattachés. Et la crainte qu'ils inspirent aussi ...
En sus des sacrifices, il existait notamment une très longue chanson dédiée à Marduk. "L'origine du texte remonte à la première dynastie babylonienne - nous parlons de 1894 environ jusqu'à 1559 avant notre ère. Il contient 50 noms et l'explication de ces noms. Il est dit qu'au moment où les habitants cesseront de chanter cette chanson, la région tombera dans la tourmente et un chaos total. J'ai extrait les noms, et nous les avons transformés en ce que nous avons appelé 'Marduk'", révèle Kai Uwe Faust.
Les cinquantes patronymes qui s'égrènent dans le murmure d'une prière au rythme croissant du son frappé des bols chantants, donne l'étrange impression d'assister au rituel d'un exorcisme, l'une des fonctions précisément du dieu Marduk. La boucle est bouclée. Mais pouvait-on en attendre moins de la part du trio lorsqu'on s'appelle "Heilung" ("guérison")?