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D'après la théorie du "musilangage" formulé par le musicologue Steven Brown, le chant dans l'histoire humaine s'est très tôt développé en tant que mode d'expression musicale par sa capacité à émettre des unités linguistiques. Au regard de la tradition orale et d'un goût prononcé pour la poésie, non dénuée d'une musicalité intrinsèque, il est raisonnable de penser que le chant revêtait a minima une dimension fonctionnelle et pragmatique dans différentes activités à l'Âge Viking, comme mémoriser, coordonner, encourager, appeler, célébrer, honorer, égayer ou encore bercer.
Les chants de marins
Les Vikings sont des marins qui naviguaient sur des voiliers. Or, que ce soit pour traverser un océan, remonter un fleuve ou tirer leur navire sur la terre ferme, il était nécessaire de synchroniser et rythmer le travail en équipe.
Associés à la longue tradition de la marine à voile, c'est la fonction première des chants de marins, qui se déclinent en chants à hisser les voiles, chants à virer, chants à pomper pour évacuer l'eau de mer, chants à nager (i.e. à coordonner le mouvement des avirons), chants à déhaler (i.e. déplacer le navire au moyen de ses amarres).
Il est probable qu'il ait également existé des chants pour détendre, apaiser et souder l'équipage lors des périodes d'inactivités. De plus, cela pouvait être un moyen de reconnaissance identitaire au sein d'une flotte ou encore une façon de mémoriser des points de repères ou des dangers sur un itinéraire.
Les chants de guerre
Les Vikings sont également des guerriers, et bien avant eux, leurs ancêtres germains étaient déjà connus pour chanter des chansons sur leurs dieux et leurs héros. La source la plus ancienne à ce sujet se trouve dans l'oeuvre "Germania" de l'historien romain Tacite: "Ils ont un autre chant, appelé 'bardit', par lequel ils excitent leur courage, et d'où ils augurent quel succès aura la bataille; car ils tremblent ou font trembler, selon la manière dont l'armée a entonné le bardit. Et ce chant semble moins une suite de paroles que le bruyant concert de l'enthousiasme guerrier. On s'attache à le former des plus rudes accents, de sons rauques et brisés, en serrant le bouclier contre la bouche, afin que la voix répercutée s'échappe plus forte et plus retentissante." (Tome VI, p.9, Oeuvres complètes de Tacite, traduite par J.L. Burnouf, Hachette).
Rendre hommage à ceux qui ont donné leur vie, conserver et transmettre la mémoire des actes héroïques, exhorter les hommes à surmonter la peur des blessures et de la mort, renforcer la cohésion et l'identité du groupe, parader pour impressionner et provoquer le camp adverse, ou appeler à la victoire, cette tradition se perpétue encore aujourd'hui dans les forces armées de nombreux pays.
La saga de Njáls a conservé un poème: "le Chant des Valkyries" (chap. 156), composé à l'occasion de la bataille de Clontarf livrée en Irlande en 1014:
"Dörrud vint à la maison, et regarda par une fente qui était là. Il vit que c'étaient des femmes qui étaient dedans, auprès d'un métier à tisser. Ce métier avait des têtes d'hommes en guise de poids, et des boyaux humains, pour trame et pour fil. Les montants du métier étaient des épées, et les navettes, des flèches.
Et les femmes chantaient: ' Voyez, notre trame est tendue pour les guerriers qui vont tomber. Nos fils sont comme une nuée d'où il pleut du sang. Nos trames grisâtres sont tendues comme des javelots qu'on lance; nous, les amies d'Odin le tueur d'hommes, nous y ferons passer un fil rouge. Notre trame est faite de boyaux humains, et nos poids sont des têtes d'hommes. Des lances arrosées de sang forment notre métier, nos navettes sont des flèches, et nous tissons avec des épées la toile des combats. Voici Hild qui vient pour tisser, et Hjörthrimul, Sangrid et Svipul; comme leur métier va résonner quand les épées seront tirées! Les boucliers craqueront, et l'arme qui brise les casques entrera en danse. Tissons, tissons la toile des combats. Tissons-la pour le jeune roi. Nous irons de l'avant, et nous entrerons dans la mêlée quand viendront nos amis, pour frapper de grands coups. Tissons, tissons la toile des combats. Combattons aux côtés du roi. Les guerriers verront des boucliers sanglants, quand Gunn et Göndul viendront pour le protéger. Tissons, tissons la toile des combats, là où flotte la bannière des braves. N'épargnons la vie de personne; les Valkyries ont le droit de choisir leurs morts. Des hommes vont venir faire la loi dans ce pays, qui habitaient jadis des récifs escarpés. Un roi puissant, je vous l'annonce, est voué à la mort, et un jarl va tomber devant la pointe d'une épée. Un deuil amer va fondre sur l'Irlande; et les hommes en garderont la mémoire, longtemps; voilà notre toile tissée: le champ de bataille est couvert de sang; tout le pays résonne du bruit des armes. C'est une chose effrayante à voir, que les nuées sanglantes qui passent dans le ciel. L'air sera teint du sang des morts, quand sera accompli ce que nous chantons là. Nous saluons le jeune roi: nous lui chantons, joyeuses, notre chant de victoire. Que celui-là s'en souvienne, qui nous écoute. Il redira aux siens la chanson des lances. Et maintenant, à cheval! Courons à bride abattue, l'épée tirée, loin, loin d'ici!'
Elles renversèrent le métier, et le brisèrent; et chacune d'elles garda le morceau qu'elle tenait à la main. Dörrud quitta la fente et retourna chez lui. Les femmes montèrent à cheval, et s'en allèrent, six au Sud, six au Nord."
Les chants de travail
Les chants peuvent avoir égayé la monotonie des travaux agricoles tel que le labour et le battage, ou des travaux domestiques comme la mouture et le tissage. À l'instar de ce qui peut encore être observé dans d'autres cultures de nos jours, le chant de travail dynamise et coordonne là aussi l'activité tout en renforçant la cohésion de ceux qui sont à l'œuvre.
Généralement, celui qui a la voix la plus forte chante une strophe répétée ensuite par tout le groupe. Les paroles sont rarement fixées et laissent place à l'improvisation.
Des historiens et des compositeurs tels que Hjálmar Ragnarsson, pensent que la poésie en vieux norrois qui est parvenue jusqu'à nous par l'intermédiaire des sagas islandaises, pourrait recéler des chants de travail. Par exemple: la "chanson de Grótti" (Grottasöngr) où deux jeunes filles esclaves, Fenja et Menja, descendantes des géants des montagnes, sont achetées en Suède par le roi danois Fródi qui les condamne à moudre sans interruption, tandis qu'elles chantent leur histoire, leur fatigue et à la fin, la prophétie de leur vengeance. La Grottasöngr pourrait illustrer le type de chanson à entonner tout en moulant le grain ou en effectuant d'autres travaux pénibles et répétitifs.
Dans le cadre plus spécifique de l'élevage, le chant avec une voix aigüe (cf. lokk) et l'imitation du cri des animaux ont probablement précédé l'usage d'un instrument à vent (flûte, lur, corne). Cela permettait de se faire entendre sur de longues distances afin de rassembler les troupeaux dans les pâturages.
Les chants cérémoniels
Les chants et la musique ont pu revêtir un caractère sacré et jouer un rôle important lors des événements cultuels au cours desquels offrandes et sacrifices étaient offerts aux dieux - comme cela a été le cas après la conversion au christianisme et dans la liturgie chrétienne.
Ils ont aussi probablement accompagné les rites de "passage" marquant le changement de statut social ou sexuel d'un individu, la naissance d'un enfant, le passage à l'âge adulte, le mariage, etc... Ibn Fadlan, un lettré d’origine arabe du Xème siècle et secrétaire de l'ambassadeur du Calife abbasside de Bagdad, témoigne dans son récit de voyage (Risala) auprès du roi des Bulgares de la Volga, du déroulement des funérailles d'un chef viking, au cours desquelles une esclave ennivrée chantait avant d'être sacrifiée pour accompagner son défunt maître dans l'au-delà.
Lors des occasions festives, de rassemblements comme le Thing (l'institution politique et judiciaire de l'Âge Viking), ou à la cour des rois, la musique et le chant devaient faire partie des réjouissances au même titre que la poésie, à laquelle ils ont pu se mêler. Peu d'éléments indiquent, là encore, la façon dont les gens ordinaires festoyaient, mais tous les Scandinaves vénéraient la poésie dont ils attribuaient l'invention au père des dieux, Odin. Hommes, femmes, des plus modestes aux plus nobles, chacun s'essayait à la poésie; mais les plus érudits, passés maîtres dans l'art et dépositaires des traditions mythologiques et héroïques, sont les "scaldes".
Les chants scaldiques
Le Skaldatal de l'historien islandais Snorri Sturlurson (1178-1241) dresse un catalogue chronologique de plus de 200 poètes, dont les plus réputés étaient d'origine islandaise. Ces poètes itinérants déclamaient leurs strophes à la cour des rois et des jarls à travers le monde nordique, assistaient aux festins et accompagnaient leurs mécènes dans leurs expéditions guerrières, à la fois témoins et acteurs des faits qu'ils étaient appelés à conter et chanter dans leurs vers.
Les louanges accompagnant leur témoignage se devaient de rendre compte le mieux possible de l'exactitude des faits, quitte à se renseigner sur les événements auxquels ils n'avaient pas participer en personne, ce qui faisait d'eux des érudits. En cela résidait la condition sine qua non de leur succès. Entre poésie et chants, la déclamation se déclinait suivant différents registres:
- La skjaldardrápa (skjaldardrápur au pluriel) est le chant des boucliers, l'une des formes les plus anciennes.
- La drápa (drápur au pluriel) est un panégyrique, un chant ou poème de louange et représente la majorité des grandes compositions. Composé de plusieurs strophes où abondent les images, il suit des règles métriques strictes avec un ton plus ou moins solennel. Certaines 'drápur' ont une sorte de refrain (stef) de deux ou de quatre vers qui organise le poème en plusieurs parties plus ou moins régulières. Il se rencontre dans plusieurs chants de l'Edda.
- Le flokkr ou draeplingr ('petite drápa') est une drápa plus courte, plus simple et sans refrain.
- Les lausa vísur sont des strophes libres , improvisées selon les circonstances et exprimant l'impression ou l'émotion du moment, en réponse à une invective.
- Le mangsöngr (mangsöngvar au pluriel) est un chant d'amour. Contraire aux convenances sociales en Islande, elle exposait son auteur au bannissement.
- La nídvísa (nídvísur au pluriel) est une satyre ou un poème diffamatoire, contre laquelle existait un dispositif légal sévère punissant également d'exil son auteur.
- Le galdr est un chant magique.
- Le grátr est une complainte.
Les chants de l'enfance
Une autre forme de chanson très ancienne est la berceuse. Même s'il est impossible de savoir à quoi ressemblait une berceuse à l'Âge Viking, elle n'était probablement pas très différente de celles que nous connaissons à travers la musique folklorique d'aujourd'hui.
Ce genre de chant vise à calmer et apaiser le bébé pour l'aider à s'endormir. Aussi, la berceuse est souvent monotone, chantée d'une voix grave, et la mélodie ne varie souvent que de 2 à 3 notes, des aiguës vers les graves. Les paroles devaient déjà évoquer la famille, les animaux domestiques et tout autre sujet se rapportant au quotidien du foyer, des thèmes sécurisants pour un bébé comme c'est le cas dans les berceuses populaires d'aujourd'hui.
Les autres formes de musique traditionnellement associées à l'enfance comprennent aussi les comptines et les chansons qui accompagnent les jeux.
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