Le limage des dents
Ont été répertoriés à ce jour près de 130 squelettes exclusivement masculins de l'Âge Viking avec des dent limées, dont la moitié d'entre eux se trouvent sur l'île de Gotland..
Le limage consiste en une altération des incisives sous formes de profonds sillons horizontaux. Il s'agit d'une pratique irréversible et si douloureuse que cela implique l'intervention d'une tierce personne qualifiée. Les marques ainsi formées peuvent avoir été teintées, peut-être de rouge ou bien de noir.
Étant donné qu'aucune autre culture européenne ne présente une telle coutume et que les Vikings voyagaient beaucoup, les anthropologues pensent qu'ils ont pu s'inspirer de cette tradition dans des endroits comme l'Afrique de l'Ouest ou les Amériques, lieux qu'ils ont explorés. Cependant, la modification des dents en Afrique était d'un genre différent, avec des dents limées en pointe. Par élimination, il pourrait donc s'agir de l'Amérique du Nord où ce type de marques horizontales sur la dentition a été attesté dans la région des Grands Lacs et dans les états actuels de l'Illinois, en Arizona, et en Géorgie.
Plusieurs théories ont été formulées à propos des raisons, difficiles à déterminer, qui ont poussé ces hommes à se livrer au limage de leurs dents
Suite à la découverte, en juin 2009, dans la célèbre fosse commune de Ridgeway, près de Weymouth dans le Dorset (Angleterre), de quelques cas parmi les 54 squelettes d'origine scandinave victimes d'un massacre perpétré par les Anglo-Saxons, l'une des premières hypothèses qui fut avancée par les archéologues est que le limage des dents aurait consisté en une sorte de test d'endurance à la douleur, de moyen d'intimidation pour effrayer les ennemis ou d'un signal de reconnaissance pour montrer son appartenance à un groupe de guerriers, voire à une élite.
Plus récemment, Anna Kjellstrom, spécialiste en Anthropologie biologique à l’Université de Stockholm, a retrouvé les mêmes sillons sur les dépouilles de deux autres hommes qui semblent avoir été enterrés en tant qu'esclaves dans le centre de la Suède. Bien qu'elle n'en ait pas déduit pour autant que le limage des dents était une caractéristique propre aux esclaves, les spécialistes ont dû réviser l’idée selon laquelle cette pratique était réservée aux guerriers, ainsi que leur conception du rôle et de la place des esclaves dans la société de l'époque.
Une nouvelle interprétation a surtout vu le jour grâce aux travaux de l'anthropologue suédoise Caroline Arcini sur le site de Kopparsvik, le plus grand cimetière viking de l'île de Gotland, au sud de l'actuelle Visby. Sur les 330 sépultures datées entre le Xème et le milieu du XIème siècle, plusieurs dizaines de squelettes masculins, tous adultes, arborent des rainures limées sur leurs incisives, ce qui fait de ce site, et à plus grande échelle de Gotland, le lieu de la plus grande concentration connue d'exemples de cette pratique.
Sur la base de l'ensemble du matériel archéologique disponible et de la répartition géographique de la plupart des cas, il ressort que tous ces hommes aux dents limés ont été enterrés dans ou à proximité de sites de commerce importants à l'Âge Viking comme Birka, Sigtuna, Kopparsvik ou encore à proximité de Trelleborg, en Suède. Les chercheurs ont donc établi une possible relation entre les activités marchandes et la pratique du limage des dents qui serait à la fois un rite d'initiation et un signe distinctif discret, réservée à un cercle fermé. Suivant cette hypothèse, les membres d'un tel groupe à l'instar des guildes au Moyen Âge, auraient pu aisément s'identifier et bénéficier d'avantages commerciaux.
Cette dernière théorie est appuyée par les récents travaux des deux chercheurs allemands, Matthias S. Toplak et Lukas Kerk, dans lesquels ils soutiennent que ce genre d'altérations physiques faisaient partie d’un système de communication plus large au sein de la société de l’Âge Viking, où les individus avaient la possibilité d'exprimer des aspects de leur identité, de leur statut et de leurs affiliations à travers leur corps.