Reconstitution d'une cérémonie de mariage à l'Âge Viking
Afin de combler les lacunes des sources historiques quant au déroulement d'une cérémonie de mariage à l'Âge Viking, les chercheurs se sont tournés vers les travaux des spécialistes du folklore, les études sur la mythologie nordique, les rituels apparentés des peuples germaniques et vers les contours structurels produits par les anthropologues et les ethnologues dans leurs travaux sur des peuplades contemporaines.
Si le mariage peut se définir comme un rite de passage pour deux individus marquant le changement de leur statut de simples adultes à celui d'une unité sociale de procréation, alors la cérémonie intègrait nécessairement certaines caractéristiques standards :
- la séparation de l'individu de l'ensemble du groupe social;
- la destruction ou suppression de l'ancienne identité sociale de l'individu;
- la création d'une nouvelle identité sociale encadrée par une institution juridique et/ou religieuse;
- la réintégration des initiés dans leur nouveau rôle social au sein d'un plus grand groupe.
Ces étapes sont étayées par les connaissances et informations parcellaires sur le mariage à l'Âge Viking dont disposent les chercheurs.
1. Le choix d'une date de mariage
Il est probable que la plupart des mariages étaient célébrés entre la fin de l'été et le début de l'hiver pour des raisons pragmatiques.
- Les conditions climatiques en hiver auraient rendu le voyage des invités et l'organisation-même des noces difficiles, voire impossible.
- Les festivités pouvant durer une semaine, il fallait que soient disponibles des vivres en quantité suffisante, soit peu de temps après les récoltes.
- L'hydromel, que le couple partageait pour sceller son union, impliquait que le miel aient été récolté et que l'affinage ait eu le temps de se faire (jusqu'à plusieurs mois de fermentation).
Le jour traditionnel pour la célébration était sans doute le vendredi, frjádagr ("jour de Frigg"), car dans la mythologie nordique, la déesse Frigg, épouse du dieu Odin, était la déesse de l’amour, du mariage et de la maternité.
2. Les préparatifs de la cérémonie de noces
Comme dans tout rite de passage, les promis devaient être préparés à leur nouveau rôle d'époux. Une transition d'autant plus importante pour une femme, puisqu'elle passait non seulement du statut de jeune fille à celui d'épouse, mais aussi à celui, attendu, de mère.
- La future mariée était isolée en compagnie d'autres femmes - vraissemblablement sa mère, d'autres femmes mariées et sans doute une gyðja ("une prêtresse").
Elles étaient chargées de superviser les préparatifs comme lui ôter ses vêtements ou tout symbole de son statut de jeune fille à l'instar du kransen au Moyen-Âge. Il s'agissait d'un cercle doré retenant la chevelure des filles issues de bonnes familles scandinaves, qui était un signe apparent de leur virginité. Le kransen était traditionnellement retiré par les préposées et mis de coté pour la future épouse jusqu'à la naissance de sa propre fille.
L'étape suivante consistait probablement à prendre un bain, comme une sorte de purification en vue du rituel religieux. Les femmes profitaient peut-être de ce moment pour conseiller et informer la promise des devoirs d'une femme envers son mari, etc.
Aucune tenue particulière ne semble avoir été de mise contrairement à aujourd'hui. Les cheveux de la future jeune mariée étaient laissés libres et découverts le temps de la célébration et ce, pour la dernière fois. Au Moyen-Âge en Scandinavie, pour remplacer le kransen dans ses cheveux, la mariée portait une couronne de noces, un héritage gardé dans sa famille pour cette occasion. Mais rien de tel n'est spécifié dans les sources historiques pour la période préchrétienne de l'Âge Viking.
- Le futur marié, comme sa promise, était probablement entouré de son père, de ses frères, d'autres hommes mariés et peut-être d'un goði.
Puisque les hommes ne portaient pas de signe ostentatoire de leur célibat, la fin de ce statut se manifestait probablement par un rituel symbolique très différent de celui des femmes, imprégné de l'importance des origines familiales et de la continuité de la lignée .
L'homme pourrait avoir été dans l'obligation de se procurer une épée ancienne utilisée ensuite lors de la cérémonie. Les sagas font état de manière récurrente de la coutume consistant à ouvrir un tumulus pour s'approprier une épée appartenant à un ancêtre. Il arrivait parfois, d'après certains récits, qu'en l'absence d'une sépulture rattachée à la famille, l'épée soit dissimulée par ses parents dans un tertre factice. D'autres fois, l'homme obtenait l'épée des mains d'un parent encore vivant, avec une transmission complète de l'histoire familiale. Cette tradition correspond à un rituel de passage à l'âge adulte, mais rien dans les textes ne la rattache expressément au contexte des noces.
Le bain pourrait avoir été le moment privilégié pour être instruit par ses préposés sur les devoirs d'un mari et d'un père, à la manière des strophes du Havamal qui conseille les jeunes hommes quant aux relations avec les femmes en les mettant en garde non seulement sur l'inconstance de leur humeur, mais aussi en les informant sur les façons de gagner l'amour d'une femme et de vivre en harmonie avec elle.
Aucune tenue vestimentaire particulière n'est clairement mentionnée dans les sources écrites concernant le marié, hormis qu'il portait son épée et arborer éventuellement un marteau ou une hache, symboles du dieu Thor et de fertilité.
3.La cérémonie religieuse
Une fois les considérations financières réglées devant témoins, la cérémonie religieuse pouvait avoir lieu. Bien que de petits temples familiaux semblent avoir été édifiés dans l'enceinte des plus grandes fermes, la célébration se tenait probablement en plein air, soit dans un espace dégagé, soit dans un bosquet considéré comme sacré.
Au moment où les sagas ont été écrites, le christianisme avait déjà remplacé de nombreuses pratiques religieuses et tenté d'éradiquer le culte rendu aux divinités de la fertilité et de la fécondité. Qui plus est, les anciens rituels du début de l'Âge Viking faisaient l'objet d'une transmission orale aux seuls initiés par le goði ou la gyðja, afin de préserver la dimension sacré du culte. Quant aux auteurs des sagas, ils n'ont probablement pas juger utile de rapporter en détails le déroulement d'une cérémonie religieuse qui était connue de tous.
D'après la Thrymskvida, un poème de l’Edda poétique, le marteau de Thor semble avoir joué un rôle éminent en tant qu'instrument de consécration, lié au culte de la fécondité:
"Apportez le marteau Pour consacrer la fiancée :
Posez Mjölnir Sur les genoux de la vierge;
Vouez-nous l'un à l'autre Par la main de Vor [autre nom pour Frigg]" (Extrait de l'Edda poétique, textes présentés et traduits par Régis Boyer, éd. Fayard, p 445)
- Une partie importante du rituel religieux consistait à invoquer les dieux de la fertilité soit par la consécration d'un animal emblématique conservé vivant par le couple (un bouc pour Thor, un verrat ou un étalon pour Freyr par exemple), soit par un sacrifice.
Lors d'un sacrifice, le goði ou la gyðja exécutait le rituel en tranchant la gorge de l'animal et en récupérant ensuite le sang dans un bol consacré [N.B: de nos jours, les pratiquants de l’Ásatrú utilisent généralement de l'hydromel en lieu et place du sang issu d'un sacrifice]. Le bol était alors placé sur un autel (horgr) construit en pierres entassées, dans lequel l'officiant venait tremper un fagot d'aiguilles de pin, appelé hlaut-teinn. Par ce moyen, il aspergeait le couple et les invités afin d'attirer sur eux les faveurs des dieux. La chair de l'animal sacrifié était servie durant les festivités.
- Une autre partie de la cérémonie pourrait avoir consisté en un échange d'épées. D'après une tradition germanique préchrétienne décrite par Tacite, le marié remettait à son épouse l'épée de ses ancêtres afin qu'elle soit transmise à leur descendance. La mariée offrait en retour à son mari une nouvelle épée provenant de sa famille, symbolisant par là-même le transfert du pouvoir de tutelle et du devoir de protection de son père à son mari. L'échange de ces épées correspondait aussi à l'échange des anneaux, placés sur la garde. Les mains jointes sur le pommeau, le couple formulait peut-être alors des voeux mutuels.
4.Le banquet de noces
En chemin vers les festivités, les invités se livraient au bruð-hlaup (qui signifiait en vieux norrois "course de la mariée"), dont le bruð gumareid ("promenade des jeunes mariés") en usage durant la période chrétienne de l'Âge Viking pourrait être une évolution. Il s'agissait de deux cortèges solennels formés d'un côté par les proches de la mariée et de l'autre par les proches du marié, menant séparément le couple jusqu'à la salle de banquet. Mais au début de l'Âge Viking, il est probable que le bruð-hlaup désignait réellement une course, une coutume qui existe encore de nos jours dans certaines régions rurales en Scandinavie. Le groupe arrivé en dernier à la salle devait servir toute la nuit la bière aux membres de l'autre famille.
Selon une autre coutume, le marié bloquait l'entrée de la salle à son épouse à l'aide de son épée placée en travers de la porte. Il se retrouvait alors en charge de lui faire franchir le seuil sans trébucher.
Le seuil des bâtisses de l'époque consistait en un bloc de pierre légèrement surélevé qui permettait notamment d'atténuer les courants d'air froids sous la porte. Mais, selon les croyances d'alors, le seuil matérialisait aussi un portail entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts, le lieu où les esprits se réunissent et parfois même, en particulier au cours de la période préchrétienne en Scandinavie, il était souvent le lieu d'une authentique sépulture où était inhumé le fondateur de la ferme afin qu'il garde l'entrée contre les mauvais esprits [ cf. sur Idavoll " La symbolique de la porte" dans La mort et les rites funéraires à l'Âge Viking]. S'assurer que la mariée ne tombe pas au moment où elle franchissait ce seuil, symbole du passage de sa vie de jeune fille à sa vie de femme, était le meilleur moyen de chasser tout mauvais présage.
Une fois dans la salle, le marié pourrait avoir eu à enfoncer son épée dans l'un des poteaux de soutènement du lieu, à l'instar de ce que fait Odin dans la Völsunga saga.
L'historienne anglaise Hilda Ellis Davidson établit un lien entre l'épée plantée dans le légendaire Barnstokkr (en vieux norrois "le tronc à enfant"), soit l'arbre qui se dresse au centre de la salle du roi Völsung, et les serments de mariage prononcés avec un échange d'épées dans les sociétés germaniques préchrétiennes. La chercheuse se réfère également à des récits historiques sur des cérémonies de mariage et des jeux pratiqués dans les régions rurales de Suède au XVIIème siècle où il est question d'arbres ou de poteaux. Elle cite encore une tradition suivie jusqu'à récemment en Norvège selon laquelle le marié plonge son épée dans une poutre du toit dans le but de jauger ses chances de vivre une vie de couple durable à l'aune de la profondeur de l'entaille laissée par la lame dans le bois. Par extension, l'historienne voit dans cet acte une manifestation de la virilité du marié, et donc de sa capacité à agrandir la famille.
Pour que l'union soit scellée, une des conditions à remplir exposées dans les Grágás impliquait que les mariés consomment la boisson nuptiale: l'hydromel. La mariée exerçait à cette occasion l'une des prérogatives de la maîtresse de maison: le service cérémonial de la boisson. Elle présentait sans doute l'hydromel à son mari dans un récipient semblable au kåsa suédois, une tasse avec des anses sculptées, en récitant peut-être quelques vers solennels dans le but de conférer au buveur santé et vigueur, comme ceux retranscrits dans le Sigrdrífumál:
"Je t'apporte de la bière, Arbre du Thing des broignes,
Mêlée de force Et de puissant renom,
Elle est plein de charmes Et de vertus,
De bonnes incantations Et de runes de joie" (Extrait de l'Edda poétique, textes présentés et traduits par Régis Boyer, éd. Fayard, p 625)
Avant que de boire, le marié consacrait peut-être la boisson à Thor ou portait un toast à Óðinn, tandis que sa nouvelle femme invoquait Freyja ou Frigg, déesse de la maternité. Mais en partageant ensemble ce qui était considéré comme le nectar des dieux, les jeunes mariés scellaient au regard de la loi et des dieux leur union. L'hydromel était la boisson privilégiée du couple pendant les 4 semaines suivant leur mariage, le temps d'une lune de miel.
La fête et les réjouissances durait tout le restant de la semaine. Danse, joute de mots ou concours d'insultes étaient au programme des réjouissances. Les lygisögur (les "histoires du coucher") composées pour l'occasion par les invités, mêlaient poésie, romance et surnaturel, et racontaient l'histoire de célèbres personnages, le plus souvent autour du thème du mariage.
5.La nuit de noces
Pour que le mariage soit légalement reconnu, le coucher des mariés avaient lieu en présence de leurs témoins et "à la lumière". Sur ce dernier point, les historiens ne sont pas certains de ce que veut dire la loi: soit le coucher avait lieu en plein jour, soit les mariés étaient mis au lit à la lumière des torches. Quoi qu'il en soit, il ne fait aucun doute que le but était de s'assurer que les 6 témoins requis fussent en mesure d'identifier les mariés.
Le marié ôtait de la tête de sa femme la couronne nuptiale; une défloration symbolique devant les témoins et non réelle comme c'était le cas en des temps plus anciens encore.
Après le départ des témoins, sans doute accompagné de son lot de remarques grivoises et de rires, le mariage était consommé.
Cette nuit-là, les rêves de la mariée revêtaient une importance particulière car ils étaient considérés prémonitoires de la destinée de son couple et du nombre d'enfants à venir.
6.Le cadeau du matin
Le matin suivant la nuit de noces, la mariée tressait ses cheveux ou les attachait avant de les couvrir du hustrulinet: une pièce de tissu en lin, de couleur claire, emblèmatique du statut d'épouse, qui permettait de distinguer au sein du foyer la maîtresse de maison des serviteurs et des concubines. Des épingles de 13 à 20 centimètres de long ont été découvertes dans des sépultures féminines de l'Âge Viking et les archéologues pensent qu'elle servait à fixer ce type de couvre-chefs dans les cheveux.
Il existait une grande diversité de coiffes selon les régions et le niveau social. En lieu et place du hustrulinet, il pouvait s'agir pour les plus riches d'une bande de brocart cousu de fils d'or et d'argent à laquelle était épinglée un filet ou une pièce de tissu renfermant la chevelure, ou bien pour les plus modestes d'un simple capuchon ou bonnet.
D'après les historiens, il est possible que la tradition du hustrulinet ait été importée avec le christianisme au Xème siècle, car les découvertes de coiffes en tout genre dans les sépultures augmentent brusquement au cours de cette période. Cependant, les archéologues ont aussi mis au jour des vestiges de coiffes datant du IXème siècle, voire même avant.
Enfin, toujours devant leurs témoins, le mari offrait à sa femme le "cadeau du matin", le morgen-gifu. Cette dernière condition légale à remplir pour que le mariage soit reconnu, signifiait aux yeux de tous que le mariage avait été consommé. La mariée recevait les clés ouvrant les serrures des coffres de la maison, un trousseau symbole de sa nouvelle autorité au sein du foyer.