Grands navigateurs, les Vikings traversaient les mers bien avant que ne soit inventés la boussole ou le compas magnétique.
"Nul besoin d’être magicien, mais il fallait se baser sur de nombreuses observations", déclare Johan Christian Keller, archéologue de l’Université d’Oslo, spécialiste de l'expansion nordique dans l'Atlantique Nord au sujet des marins de l'Âge Viking. Ces observations concernaient l'emplacement des côtes et la morphologie du littoral, le vol des oiseaux, les voies migratoires empruntées par les mamifères marins tels que les baleines, les nuages qui se forment au-dessus des terres et bien entendu, la position du soleil et des étoiles dans le ciel.
Cependant, la navigation pose de nombreux problèmes, en particulier dans le Grand Nord. Le brouillard et le mauvais temps s'installent fréquemment et lorsqu'il arrivait que le soleil soit voilé, il devait être extrêmement difficile de se repérer. En été, le soleil ne disparaît pas complètement ce qui rend la navigation grâce aux étoiles impossible. Enfin, le compas n’a été introduit en Europe que bien après la fin de l’Âge Viking. Alors comment parvenaient-ils à naviguer si bien et si loin avec si peu de moyens techniques à leur disposition?
Cadran et compas solaires
Le gnomon du Groenland
En 1948, l'archéologue danois Christian Leif Verbaek découvrit un disque en bois comportant un trou central et de multiples échancrures régulières sur le pourtour, présentant des gravures droites et hyperboliques, sur le site d’un ancien monastère bénédictin du XIème siècle, à Uunartoq, au Sud-Ouest du Groenland, près du cap Farewell. L'objet fut expédié pour expertise au Musée national danois, sans que les chercheurs parviennent à déterminer son usage.
En 1953, Christian Leif Verbaek présenta sa découverte dans une revue britannique. En lisant cet article, Carl Solvaer, un ancien capitaine danois, eut très vite l’intuition que ce fragment de disque était sans doute le fragment d’un cadran de relèvement et que les encoches devaient correspondre aux rayons d’un compas solaire primitif. Mais l'idée fit polémique.
Ce n'est qu'en 1983 que Søren Thirslund, ancien capitaine alors responsable du Musée maritime de Kronborg au Danemark, réalisa plusieurs reproductions d’un compas solaire d’après celui imaginé à partir du fragment trouvé au Groenland. Son but était de les expérimenter en les confiant à des navigateurs, tels que le Norvégien Ragnar Thorseth qui l'utilisa à bord du Saga Siglar, réplique d’un grand knarr, lors d’une traversée entre Reykjavik et le Groenland en 1991. À la suite de quoi, de nombreux marins chevronnés acceptèrent de tester le compas solaire et prouvèrent que cet instrument reconstitué sur la base d’une intuition remplissait parfaitement sa fonction: localiser le nord géographique le long de la latitude 61° N de mai à août, même en haute mer... mais à condition que le soleil brille. Cette instrument de navigation est depuis connu sous le nom de "compas solaire viking".
Le cadran solaire de l'île de Groix
Loïc Langouët, docteur en Histoire à l'Université de Rennes, rapporte et commente dans le Bulletin de l’A.M.A.R.A.I. n°19, les fouilles menées en 1906 sur le site du bateau-tombe viking du Xème siècle de l'île de Groix. Paul du Châtellier et Louis Le Pontois avaient mis au jour une série d’éléments plats, en tôles de fer superposées, qu’ils ne savaient interpréter individuellement.
C'est finalement la reconstitution de l'objet qui permit aux chercheurs de distinguer dans certaines pointes, des trous de fixation. Jean Renaud proposa d’y voir un ornement de poupe ou un éventuel instrument de navigation. Cette dernière hypothèse fut développée et argumentée par le climatologue Pall Bergthorsson.
L'ensemble aurait été fixé sur un fond circulaire de bois d'un diamètre d’environ 45 cm, ayant comporté une aiguille orthogonale en son centre. Une autre aiguille montée sur un support complétait l’instrument. En disposant l'instrument horizontalement, le navigateur pouvait ainsi déterminer la direction du nord, au soleil levant ou couchant, en relevant l’ombre projetée par l’aiguille verticale. L’aiguille horizontale servait à indiquer le nord ou la route.
En disposant ce même instrument verticalement, il devenait possible de mesurer la hauteur du soleil à midi (la plus grande ombre de l’aiguille pour une disposition horizontale de l’instrument. Au solstice d’hiver, l’ombre du stylet tombait au milieu d’un des deux cercles supérieurs (22+1°), la hauteur du soleil correspondant assez bien à la latitude de la zone de l’île de Groix (48°) à midi. Mais, lors du solstice d’été (68+1°), l’ombre du stylet tombait au centre d’un des deux cercles inférieurs.
D'après Bergthorsson, cet ensemble, suspendu et bien orienté, pouvait permettre de repérer la hauteur du soleil et ainsi de se situer dans le temps, ce qui était nécessaire pour repérer le nord lorsque l’instrument était placé en position horizontale. Bien qu'à la même époque, les peuples de Méditerranée utilisaient un instrument plus raffiné, l’astrolabe, pour mesurer la hauteur du soleil, l'instrument du bateau-tombe de Groix se montrerait particulièrement bien adapté à une navigation dans la région.
Pierre de soleil et spath d'Islande
Comme le cadran solaire viking ne peut être utilisé que lorsque le soleil brille, la question se pose de savoir comment les Vikings naviguaient lorsque le soleil était caché par des nuages ou du brouillard, une situation qui peut durer des jours lors d'une traversée de l'Atlantique Nord.
Un début de réponse se trouve peut-être dans un passage intriguant de la saga de Hrafn Sveinbjarnarson, où il est dit: "Le temps était couvert et orageux... Le roi regarda autour de lui et ne vit ciel bleu... Alors le roi prit la pierre de soleil et la tenant au-dessus de lui, vit d'où le Soleil brillait". Mais quelle est la nature de cette pierre de soleil ("sólarsteinn")?
En 1967, un archéologue Danois, Torkild Ramskou, proposa une théorie ingénieuse. Selon lui, les Vikings auraient pu faire comme d'autre espèces vivantes qui, à l'image du papillon monarque, exploitent la polarisation de la lumière du Soleil pour se diriger. Pour ce faire, les Viking auraient mis à profit les propriétés optiques de certains cristaux.
Le spath d'Islande, une calcite optique dont la biréfringence est précisément une conséquence du phénomène de polarisation de la lumière, est déjà depuis longtemps considéré comme une piste de recherche sérieuse. Il se trouve que l'œil humain perçoit dans certaines situations la polarisation de la lumière.
Un effet spectaculaire de la biréfringence est la double réfraction par laquelle un rayon lumineux pénétrant dans le cristal est divisé en deux. L’atmosphère décompose de façon similaire la lumière du soleil en cercles concentriques. Si l’on regarde le ciel à travers une calcite optique, il paraît tour à tour lumineux ou sombre - selon la position du cristal, la lumière est soit transmise, soit bloquée. Quand la lumière qui pénètre le cristal est polarisée de la même façon que dans l’atmosphère, le cristal paraît plus brillant et pointe en direction du soleil. En vérifiant la polarisation à deux endroits différents du ciel, les navigateurs auraient donc eu la possibilité de déterminer la position du soleil, même par temps couvert. Ils n’auraient plus qu’à placer une source lumineuse dans la direction indiquée par le cristal afin de projeter une ombre sur le cadran solaire.
Toutefois, la théorie de Ramskou restait sujette à controverse, certains affirmant que la pierre de soleil n'était pas en mesure de donner des indications fiables par mauvais temps, lorsqu'une trop faible quantité de lumière parvient à percer la couche naugeuse.
Navigation par polarimétrie
Gábor Horváth, biophysicien à l’Université d’Eötvös à Budapest et ses collègues se sont attelés à l'étude des phénomènes de polarisation de la lumière sous un ciel nuageux et brumeux en Hongrie, en Finlande et dans le cercle arctique. De 2001 à 2007, l’équipe de Horváth réalisa 5 expériences scientifiques pour tester la théorie de la pierre de soleil.
Pour commencer, les chercheurs prirent des photographies de ciels couverts avec un objectif fisheye et demandèrent à des sujets de définir la position du soleil. Les sujets se trompèrent dans 99% des cas, ce qui confirma aux chercheurs que les navigateurs vikings devaient avoir besoin d’aide pour naviguer en haute mer par un tel temps.
Horváth et son équipe testèrent alors le fonctionnement de la pierre de soleil sous différentes conditions climatiques lors d’expéditions en Tunisie, en Hongrie et dans l’Océan Arctique. À la place de la calcite, ils utilisèrent un polarimètre (appareil qui mesure la polarisation). Les résultats qu'ils publièrent en ligne sur le site de la Royal Society en 2011 démontrent que la navigation par polarimétrie fonctionne par temps nuageux et brumeux. Toutefois, la méthode n’est pas totalement fiable sous un ciel très couvert, conclut le physicien, car l'indice de réfraction n'est pas unique, il dépend de la direction de polarisation de l'onde lumineuse.
La preuve par la science
En pratique, il subsiste toujours une incertitude sur la capacité des Vikings à vraiment pouvoir naviguer en utilisant une calcite optique aux latitudes arctiques, compte tenu de la polarisation réelle de la lumière.
Deux physiciens français, Guy Ropars et Albert Le Floch, ont publié un article où ils utilisent comme point de départ les travaux de Leif Karlsen sur le sujet. Ils montrent, calcul et expérience à l'appui, que l'on peut effectivement utiliser le spath d'Islande pour localiser le soleil dans le ciel même lorsque celui-ci est couvert. Il faut pour cela utiliser le cristal comme un dépolariseur. Si l'on regarde le ciel à travers un spath d'Islande, ses propriétés de biréfringence font que l'on obtient deux images différentes. Un faisceau lumineux entrant ressort sous la forme de deux faisceaux dont l'un a perdu sa polarisation. Leurs intensités sont en général différentes mais lorsque l'on tourne le cristal, ces deux intensités finissent par être les mêmes, ce qui permet alors de localiser le Soleil sur la voûte céleste. Selon Guy Ropars et Albert Le Floch, une précision de l'ordre de quelques degrés peut être atteinte, même dans des conditions de luminosité crépusculaires.
La découverte bien plus tardive d'un cristal de spath dans une épave britannique du XVIème siècle, au large de l'île anglo-normande d'Aurigny, vient apporter de l'eau au moulin des chercheurs. Ces derniers soulignent que la masse métallique des canons de ce navire pouvait altérer par induction le champ magnétique mesuré localement dans de telles proportions que des erreurs de navigation importante pouvaient en résulter. L'utilisation d'un compas optique basé sur la calcite pouvait donc être une nécessité et cela expliquerait sa présence à bord du navire.
En l'absence de traces écrites directes ou de preuves archéologiques manifestes que les Vikings ont bel et bien utilisé un tel compas optique, la physique a au moins prouvé, désormais, que c'était une possibilité.