Le vaste cimetière a été utilisé pendant deux périodes distinctes: une première phase d'inhumations de 980 à 1035 environ et un second groupe de sépultures beaucoup plus petit datant de la fin du XIème siècle et du début du XIIème siècle. Cette nécropole occupait une place de choix dans le paysage, sur un site en hauteur près d'étangs et de marais qui pourraient avoir eu une signification rituelle. Aucun établissement contemporain de la première phase n'a été découvert, bien qu'il y en ait probablement eu un situé plus au sud. Un grand village correspondant à la deuxième période d’inhumation a été partiellement fouillé.
Quarante-huit tombes et dix fosses
Les archéologues ont trouvé 48 tombes avec un total de cinquante-deux squelettes humains et 10 autres fosses qui ne contenaient aucun corps, mais qui recelaient néanmoins de nombreux artefacts. La conservation des ossements s'est globalement révélée médiocre, il est donc possible que toutes les fosses aient été à l'origine des tombes, mais les chercheurs sont plutôt convaincus que les dix tombes "vides" sont d'authentiques cénotaphes [monument funéraire qui ne contient pas de corps -contrairement au mausolée-, élevé à la mémoire d'une personne ou d'un groupe de personnes, et dont la forme rappelle celle d'un tombeau].
Dans la première phase, les sépultures ont été disposées sur quatre rangées parallèles dans un axe est-ouest, les tombes étant elles-mêmes orientées nord-sud. Un grand nombre de sépultures étaient délimitées par des fossés de forme carrée ou rectangulaire avec des coins arrondis, dont les chercheurs pensent qu'ils accueillaient des clôtures. Certaines de ces parcelles contiennent une seule tombe, d'autres plusieurs; au moins 9 avaient nettement des entrées. Les tombes étaient de 3 principaux types.
Le premier groupe, composé du plus grand nombre (29 tombes), consiste en des fosses de forme rectangulaire. Certaines d'entre elles semblaient posséder des éléments en bois, y compris des étagères ou des rebords de chaque côté de la tombe, mais il est clair que ce ne sont pas réellement des tombes à chambre de type scandinave, même s'il y a une étroite ressemblance. Au contraire, les enceintes rectangulaires semblent indiquer la place des murs de la chambre, tandis qu'au centre, les cercueils dans les grandes fosses complètent l'image d'une forme d'inhumation hybride à la fois curieuse et unique.
Un deuxième groupe, composé de 18 tombes, comprenait des fosses funéraires ovales qui ressemblaient plus aux tombes trouvées sur le territoire des Khazars. Un troisième groupe était constitué d'un petit nombre de fosses funéraires irrégulières.
Certaines des tombes avaient des traces de poteaux de bois debout, tandis que celle d'un couple semblait avoir des structures en bois érigées par-dessus. Des vestiges ont également été trouvés de ce qui aurait pu être un lieu de stockage temporaire des morts, tel une chambre funéraire, tandis que d'autres tombes semblaient avoir été réouvertes ultérieurement.
Un mobilier funéraire exceptionnel
Au cours des fouilles, les restes de 14 hommes, 21 femmes et 14 enfants ont été enregistrés; plusieurs autres ossements étaient trop mal conservés pour une analyse approfondie. Il s'agissait clairement d'une communauté de familles. L'âge moyen des femmes inhumées dans le cimetière était de 22 à 35 ans et, pour les hommes, de 35 à 55 ans. Les femmes mesuraient en moyenne 1,52m, contre 1,68m pour les hommes, ce qui constitue un écart inhabituel. La disposition spatiale du cimetière indiquait également clairement une structure par âge et par sexe.
Les femmes et les enfants sont clairement enterrés selon des rituels khazars: doubles sépultures avec traitement différent des hommes et des femmes; enterrements assis; corps déposés sur de grands coussins ou sur des oreillers et des "lits" de foin; traces de vêtements en lin, en cuir et en soie; des dépôts curieux de charbon de pin - des offrandes brûlées qui auraient joué un rôle aromatique dans les rites funéraires-, une grande variété de pierres dans et autour des tombes; et une gamme fantastique de biens funéraires qui combinent du matériel des mondes scandinave, rus/varangien et khazar, avec des éléments rituels qui font écho à des cultures aussi éloignées que les cultures anglo-saxonne et frisonne, et une faible présence slave.
L'abondance et la richesse des objets funéraires sont particulièrement remarquables. Les matériaux sont aussi divers que la terre (poteries), le bois, le cuir, le tissu, le bois de cerf, la pierre, le fer et les métaux précieux. Le mobilier funéraire se compose, entre autres, de bijoux de grande qualité tels des perles recouvertes d'or exceptionnelles car sans véritable équivalent en Europe, d'objets magiques tels des amulettes, d’armes, d'objets magiques comme des amulettes, d'armes, et en particulier des couteaux découverts en grand nombre, de pièces de monnaie émises en Europe occidentale entre la fin du Xème et le début du XIème siècle, et de balances de marchands - une découverte unique dans un contexte polonais.
Dans les tombes des femmes, les colliers qui ont été découverts sont faits de perles de verre, de perles recouvertes de feuilles d’or ou de pierres précieuses et d’argent, ou encore décorées selon la technique du filigrane. Il y avait aussi des bagues en argent et des boucles d'oreilles. Les plus impressionnants sont sans doute deux exemples uniques de kaptorga (petite boîte en forme d'amulette) en argent, arborant un oiseau très décoré, probablement un aigle. Des morceaux de soie, peut-être originaire d'Extrême-Orient (Chine?), ont également été trouvés.
Dans les tombes des hommes, des armes, à savoir des épées de type viking, des langsax (épées à un seul tranchant), des haches, ainsi que des objets associés au commerce ont été mis au jour.
Par de nombreux aspects, les objets funéraires présentent des liens étroits avec les territoires de l’Est (la Rus' de Kiev), tout autant qu'une provenance scandinave. La qualité des armes indique le statut social élevé et l'activité martiale des personnes enterrées à Bodzia ainsi qu'un large spectre de contacts commerciaux.
Des membres d'une élite
D'après les chercheurs, il n’y a aucun équivalent au cimetière de Bodzia, mais les affiliations culturelles à plusieurs variables sont néanmoins claires. Les tombes à chambre montrent clairement des affinités scandinaves, et il ne fait guère de doute que la communauté de Bodzia comprenait des individus qui étaient activement intégrés dans la sphère politique des Rus et leurs relations complexes avec le premier État polonais. De la qualité des offrandes aux caractéristiques culturelles des rites funéraires, tout montre que les personnes inhumées dans ce cimetière étaient membres d'une élite - et en particulier des guerriers, avec leur famille, installés sur le territoire polonais.
Le rang social le plus élevé est matérialisé par la tombe d'un jeune homme enterré à côté d'une femme. Le mobilier funéraire extrêmement riche se compose d'une épée de cérémonie de belle facture avec incrustation d'argent et des éléments de ceinture recouverts à une extrémité d'ornements en entrelacs, tandis que l'autre extrémité arbore un tamga [un sceau abstrait ou timbre utilisé par les peuples nomades d'Eurasie qui était normalement l'emblème d'une tribu du clan ou de la famille] représentant un dvuzub [un bident, i.e un outil à deux dents ressemblant à une fourche] avec une croix - indiquant probablement une affiliation à la dynastie des Riourikides. L'homme est décédé des suites de blessures dont témoignent des traces d'entailles sur le crâne et une mâchoire cassée.
Les isotopes indiquent nettement une origine non locale des personnes inhumées à Bodzia, bien que difficile à cerner, mais les valeurs obtenues sont tout à fait compatibles avec la forte connotation rus du mobilier funéraire. Presque exclusivement étrangers, ils appartenaient clairement à une élite de ce qui était vraisemblablement une communauté plus grande.
Le cimetière de la première phase présente un intérêt particulier, car il s’agit de l’un des relativement rares cimetières connus de l’époque des débuts de l’État polonais. La nature du site elle-même présente un intérêt particulier dans le contexte de sa situation très proche de la Vistule, et donc l'une des principales artères fluviales de transport et de connexion commerciale entre la mer Baltique et la mer Noire, et donc avec les marchés de Byzance.
Des alliés de la dynastie des Piast
Sur le plan sociopolitique et géographique, comme temporellement, Bodzia émerge dans un contexte à la fois large et profond. Au cours des deux dernières décennies de travaux examinant la région située entre l'Oder et la Vistule, il est devenu évident qu'à partir de 650 environ, un phénomène de "colonisation slave" le long des côtes de l'Allemagne du Nord et de la Pologne est à l'oeuvre. Plus de 15 sites commerciaux ont été fouillés dans cette région, presque tous avec une forte influence et une présence scandinave, et il semble que des centres tels que Bodzia représentent l’un des principaux aboutissements de ce processus, étendant le développement durable de ces contacts loin à l'intérieur des terres au Xème siècle.
Fait important, le cimetière accorde une importance accrue à une route fluviale qui fut négligée dans les recherches les plus récentes en faveur de ceux situés plus à l’est.
Alors que, dans la période pré-étatique de la Pologne, les tombes indiquent le statut "domestique" du défunt, de nombreuses tombes datant du début de la période de la dynastie Piast, c'est-à-dire de la fin du Xème au milieu du XIème siècle, se distinguent par la découverte fréquente d'armes. La pénétration des Scandinaves sur la côte sud de la mer Baltique à cette époque est à associer à des objectifs à la fois commerciaux et militaires. Dans ce dernier cas, les Vikings ont pu se faire les alliés de la dynastie Piast.
Contrairement à d'autres découvertes en Pologne, il existe à Bodzia des preuves matérielles étayant la thèse de nouveaux venus originaires de la Rus' de Kiev. Mais en même temps, de nombreux indices montrent que les personnes enterrées à Bodzia avaient non seulement des liens idéologiques avec la culture scandinave de l’Âge Viking, mais aussi avec le monde de l'Europe méridionale et occidentale.