C'est en voyant la couche de terre noire et grasse qu'il a changé d'avis car, le plus souvent, cela correspond aux traces laissées par un corps humain reposant dans le sol après plus de 1000 ans. "Cela a été une grosse surprise. Il n'y avait pas d'autres tombes à proximité", a confié Østmoe. Une surprise d'autant plus grande que la tombe s'avère être un genre de sépulture rarissime là où elle est située.
Une chambre funéraire surtout prisée des citadins
Les fouilles ont fini par révéler les vestiges d’une construction rectangulaire de ce qui fut à l'origine une chambre funéraire, mesurant environ 1,7x1 mètre. Les archéologues nomment ce type de sépulture une tombe à chambre. "C'est un type de tombe inhabituel, car il n'en existe pratiquement pas dans cette région du pays", a souligné l'archéologue et chef de projet Raymond Sauvage.
La chambre, construite en bois, s'élève au-dessus d'un trou dans le sol. Une fois le défunt déposé à l’intérieur, une toiture était placée par-dessus. Celle-ci a été datée entre 850 et 950 de notre ère environ. Après plus de 1000 ans dans la terre, il ne restait que très peu de vestige de la chambre elle-même.
"Nous avons trouvé l'empreinte de 4 poteaux qui se trouvaient à chaque coin, et certaines parties des murs. Nous sommes certains qu’il s’agit d’une tombe à chambre d’après la technique de construction employée et sa taille", a annoncé l’archéologue avant de poursuivre: "C'est un type de sépulture qui est principalement répandu à Birka en Suède et dans les anciennes régions danoises telles que la Scanie, dans le sud-est de la Norvège et à Hedeby dans l'actuelle Allemagne."
D’après les découvertes archéologiques, les tombes à chambre semblent avoir été populaires surtout en milieu citadin. Leur concentration est particulièrement importante aux alentours des premiers centres urbains tels que Birka, Hedeby, Kaupang et Skiringssal. "Bien sûr, il est possible d'en trouver sur la côte ici ou là, mais à titre de comparaison, ce sont plusieurs centaines d'entre elles qui ont été mises au jour à Birka", a précisé Raymond Sauvage.
Des objets funéraires peu communs
Outre la chambre funéraire plutôt typique des zones urbaines, les objets déposés dans la tombe sont également peu communs pour la région. Ils indiquent notamment que le défunt est une femme. "La femme a été enterrée avec une broche à trois lobes, utilisée pour fermer le 'serk' [i.e la sous-robe] au niveau du cou. Ce type de broches était à l'origine fabriqué à partir de bouterolles de fourreaux d'épées carolingiennes, transformées en bijoux dans les pays nordiques. Ces bouterolles détournées de leur usage premier furent par la suite imitées et des variantes scandinaves à part entière furent fabriquées", a expliqué Sauvage.
"La broche découverte à Hestnes est d'un type assez rare en Norvège" a-t-il ajouté. "Toutefois, elle est typique des anciennes cités danoises. Elle a probablement été produite là-bas, peut-être à Hedeby. En Norvège, de telles broches se trouvent généralement dans les zones qui étaient auparavant danoises - c'est-à-dire généralement dans le comté de Viken."
Mais ce n'est pas tout. De grandes quantités de perles miniatures vertes et violettes ont également été mises au jour. Les archéologues en ont dénombré 339. Elles sont si minuscules - entre 1 et 2 millimètres d’épaisseur- qu’il a fallu acheter de fines moustiquaires pour tamiser la terre et ne pas risquer d’en égarer une seule.
D'après Raymond Sauvage, il est très rare de trouver de telles perles: "Quelques unes de ce genre ont été découvertes à Isfjorden, un village de la municipalité de Rauma, et d'autres assez semblables dans une tombe à Steigen. Ici, les perles étaient concentrées au niveau de l'épaule droite, mais on ne sait pas s'il s'agissait à l’origine d'un collier ou bien d’autre chose. Une découverte similaire de perles miniatures à Hedeby a été interprétée comme résultant d'une broderie sur un vêtement ou autre, ce qui pourrait très bien être le cas ici."
Un mariage arrangé?
Le matériel funéraire a aidé les archéologues à mieux cerner l'identité de cette femme qui a bénéficié d'une tombe très citadine au fin fond de la campagne du centre de la Norvège.
"En archéologie, il est courant de penser que les artefacts dans les tombes disent quelque chose du statut et de l'identité des défunts. Tout indique que cette femme vient du sud-est de la Scandinavie et qu'elle a été enterrée selon sa propre culture", a révélé Sauvage.
Néanmoins, le chef de projet ne peut que spéculer sur la façon dont elle est arrivée ici. Il est possible qu'elle soit venue à Hestnes dans le cadre d'un mariage arrangé. "Voyager loin et construire de vastes réseaux sur de longues distances est typique de l'Âge Viking. Les alliances et les amitiés étaient le principal ciment social de la société à cette époque. C'est grâce à cela qu'un individu montait dans l'échelle sociale et acquérait un pouvoir politique dans une région. Dans ce système, le mariage était un moyen de créer une alliance entre deux familles."
De l'os et des dents dans une paire de broches tortues
Une telle distance à parcourir pour un mariage pourrait paraître rédhibitoire à l'Âge Viking. Pourtant, c'était loin d'être le cas. "De nos jours, nous sommes habitués à voyager sur de longues distances en avion, et nous sommes donc enclins à penser que pour les gens, il y a plus de 1000 ans, voyager à travers le monde devait être long et plutôt fastidieux. Mais, après tout, l'Angleterre n'était qu'à une semaine de voyage en bateau", a rappelé Sauvage. "Voyager en Europe était tout à fait normal, et faire un voyage au Danemark en langskip était probablement assez courant."
Une paire de broches dites "tortues", qui a également été mise au jour dans la tombe, pourrait permettre aux chercheurs de faire toute la lumière sur les origines de la défunte. Ces fibules, qui servaient à maintenir le 'smokkr' [i.e la robe-tablier] par-dessus la robe, étaient courantes dans tous les pays nordiques à cette époque.
Bien que cette découverte semble plus ordinaire que les précédentes, des restes d'os et de dents ont été retrouvés à l'intérieur de la partie bombée des broches lors de leur nettoyage. "Si ce matériel est suffisamment bien conservé, nous pourrons, espérons-le, faire des analyses qui pourront révéler d'où vient la femme. C'est absolument passionnant!", a conclu l'archéologue.