Les fouilles archéologiques menées à Skeiet, dans le village de Vinjeøra, ont permis de mettre au jour trois maisons funéraires de la fin de l'Âge du Fer et de l'Âge Viking. Ces découvertes, récemment interprétées par les chercheurs, révèlent certains aspects méconnus des pratiques funéraires des anciens Scandinaves et des interactions entre les vivants et les morts.
Les trois structures, semblables à des habitations domestiques, couvrent une période comprise entre 500 et 950 de notre ère. Selon toute vraissemblance, elles auraient fait partie intégrante de rituels funéraires qui permettaient aux vivants de rendre visite aux morts et de créer, dans un espace intimiste, une relation sans doute "perçue comme une partie naturelle des liens entre la famille et ses ancêtres".
C'est notamment ce que le Dr Raymond Sauvage et le Dr Richard Macphail avancent dans leur étude publiée le 1er Juillet 2024, dans la revue Medieval Archaeology.
De l'absence de sépulture
Les maisons mortuaires, généralement situées dans des contextes funéraires tels que les cimetières, sont polyvalentes et peuvent contenir des tombes, des sépultures ou même servir à entreposer les restes incinérés de personnes défuntes. Certaines étaient également utilisées comme lieux où les vivants pouvaient laisser des offrandes aux défunts ou vénérer leurs morts.
Celles mises au jour en Scandinavie ont peut-être eu une fonction similaire. Mais les trois maisons mortuaires de Vinjeøra ont la particularité de ne pas comporter de sépulture permanente, contrairement aux autres précédemment répertoriées - soit douze en Norvège et une en Suède.
"Je pense que le plus surprenant est que nous n'avons trouvé aucune trace de tombe permanente ou de personne enterrée à l'intérieur des maisons. De plus, le fait qu'elles aient des portes et entrées qui auraient pu conduire à la maison mortuaire et au tumulus était quelque chose auquel je n'avais pas pensé avant de les étudier", explique le Dr Sauvage.
Accessibles en position accroupie
La présence de portes et de seuils suggère, selon les chercheurs, que l'intérieur des maisons mortuaires était en permanence accessibles aux vivants, leur donnant l'opportunité de rendre visite aux dépouilles et d'interagir avec elles.
À l'entrée de chacune des trois structures, le tassement du sol le confirme et indique des passages très fréquents. En outre, les individus devaient probablement s'accroupir pour pénétrer dans la pièce tant l'ouverture était basse.
Une conception qui n'est pas étrangère au Dr Sauvage: "En nous basant sur la relation entre la taille du tumulus et le plan de la maison, nous devons supposer qu'il fallait s'accroupir. La pièce à l'intérieur devait être assez petite et sombre, même si l'entrée laissait passer un peu de lumière qui en éclairait certaines parties. La plupart des maisons mortuaires que je connais sont de taille similaire".
Un exemple de continuité
D'après les datations effectuées, la première des trois structures a été érigée pendant l'Âge du Fer, entre 450 et 600 de notre ère. À cette époque, la crémation était la principale pratique funéraire dans ce cimetière.
Plus tard, une deuxième structure a été construite, entre le VIIème et le IXème siècle, tandis que les inhumations devenaient plus courantes.
Enfin, la troisième maison mortuaire a été construite entre le IXème et le milieu, voire la fin, du Xème siècle, alors que la mise en terre avait quasiment remplacé le rite de la crémation.
Ainsi, relèvent les deux experts, chaque structure a été utilisée pendant près de 100 à 200 ans, formant un élément essentiel et immuable des coutumes funéraires pendant au moins quatre siècles, soit jusqu'à la fin des enterrement païens.
"Les maisons mortuaires offrent un exemple de continuité de longue durée dans les rituels funéraires pratiqués, offrant un contraste avec les pratiques funéraires hétérogènes et changeantes observées dans les sépultures" écrivent-ils dans leur étude.
Des traces de sacrifices?
Bien qu'aucune sépulture n'ait été retrouvée à l'intérieur des maisons mortuaires de Skeiet, d'autres découvertes telles que des fragments d'os, des pointes de flèches et des clous, peuvent aider à éclaircir la fonction remplie par ces structures.
Parmi les ossements retrouvés, ceux d'un cheval ont notamment été identifiés. Il est peut-être question d'un sacrifice proche du blót, un rituel sacrificiel au cœur de nombreuses pratiques religieuses nordiques. Souvent mentionné dans les récits ultérieurs et contemporains de l'ancienne religion nordique, le blót était généralement associé aux fêtes, mais aussi aux rituels funéraires.
Bien qu'il n'existe aucune preuve à proprement parler de l'acte sacrificiel, d'autres os d'animaux mis au jour dans les tranchées des murs portent des traces de brûlure. Cela pourrait signifier qu'ils ont été cuits, peut-être dans le cadre de repas rituels liés aux défunts ou de rites funéraires, ce qui n'est pas sans rappeler la tradition pré-chrétienne en Norvège consistant à déposer sur les tumuli de la nourriture et des boissons en offrande aux morts.
Un espace de "transfert symbolique"
La conception des maisons mortuaires, semblable à celle des habitations de l'époque, peut renvoyer aux croyances d'alors selon lesquelles les défunts continuaient de vivre dans l'au-delà à l'intérieur des tumuli. Mais là encore, en raison de l'absence de sépulture, les chercheurs envisagent qu'elles n'aient servi qu'à entreposer les corps le temps qu'ils soient préparés pour leur enterrement.
Cette hypothèse serait fidèle à la description du lettré Ibn Fadlan qui témoigne dans le récit de ses voyages en tant que membre de l’ambassade du Calife de Bagdad au roi des Proto-Bulgares de la Volga au Xème siècle, d'un rituel funéraire nordique auquel il a assisté. Au cours de ce dernier, le corps a été entreposé dans une chambre en bois pendant 10 jours afin de préparer et rassembler la nourriture et les offrandes funéraires.
Raymond Sauvage et Richard Macphail en concluent que la maison mortuaire pourrait avoir constitué un espace, plus intime et privé, de manipulation, d'exposition et d'interaction avec les défunts servant à opérer "le transfert symbolique de la mort biologique à la mort sociale".
De nombreuses questions en suspens
Les maisons mortuaires de Skeiet restent encore très énigmatiques et nécessitent des recherches supplémentaires pour vraiment comprendre leur fonction, de l'aveu même des auteurs: "Les études à venir devraient se concentrer davantage sur l'intérieur pour obtenir de meilleures données sur leur utilisation. Nos indices étaient fragmentés et plusieurs questions restent sans réponse, comme l'aspect de la pièce, l'existence d'un espace dédié pour disposer le corps et l'aspect de chaque entrée".
Le seuil de ces maisons renvoie éminemment au seuil entre le monde des vivants et le monde des morts, ce qui donne à penser aux chercheurs que de telles structures pourraient avoir eu des entrées comportant des superstructures ou des entrées couvertes, comme pour souligner encore davantage leur signification rituelle.
"Il faudrait également essayer de mieux comprendre leur association avec les tumuli. Sommes-nous en mesure de récupérer des preuves stratigraphiques démontrant qu'elles [les maisons mortuaires] ont été recouvertes par un tertre, ou bien le tumulus a-t-il été construit ultérieurement ?" s'interrogent-ils.