À proximité de la plus ancienne ville d'Irlande
Les données disponibles situent l'occupation de Woodstown entre environ 830 et 940 de notre ère.
Les traces de l'établissement viking s'étendent le long de la rivière Suir. Non loin de là, plus en amont, se trouve Waterford, souvent considérée comme la plus ancienne ville d'Irlande, fondée par les Vikings en 914.
De nombreux anciens Scandinaves se sont en effet rendus en Irlande. Certains s'y sont installés, ont fondé des communautés et ont fini par s'intégrer à la population locale. Une étude ADN datant de 2020 révèle notamment que la plupart d'entre eux pourraient avoir été originaires de Norvège.
Mais il y a un peu plus de 20 ans, personne ne savait qu'une autre agglomération se trouvait près de Waterford.
Figé dans le temps
Contrairement à d'autres célèbres sites vikings irlandais comme Dublin, Waterford, Cork ou Limerick, Woodstown ne s'est jamais développé en une ville importante. L'établissement est resté figé dans le temps, enseveli sous les champs verdoyants du comté, jusqu'à ce que des fouilles préventives soient diligentées en 2003 dans le cadre du chantier de construction de la rocade N25.
La découverte fut jugée si importante que le tracé de l'autoroute fut dévié afin de préserver toute la zone.
Des sondages exploratoires furent menés à petite échelle en 2003 et 2004, suivis d'une fouille de recherches complémentaires en 2007. Mais à ce jour, moins de 10% du site a été ouvert aux investigations et moins de la moitié de cette surface entièrement fouillée.
Or, l'un des principaux défis que pose Woodstown est que presque tous les vestiges sont entièrement invisibles en surface. Il ne subsiste que les traces et fondations de structures profondément enfouies dans le sol, la couche supérieure ayant été détruite par les travaux agricoles.
Plus vaste que prévu
Plusieurs campagnes supplémentaires de prospection géophysique réalisées à partir de 2018 ont permis de repertorier bien plus de bâtiments dans cette zone que ce à quoi les archéologues s'attendaient.
Environ 757 structures ont été recensées: des fosses, des trous de poteaux et de pieux, des remblais, ainsi que des tranchées, des enclos en forme de D et quelques foyers.
Plusieurs bâtiments ont pu être identifiés grâce aux relevés du géoradar, parmi lesquels ce que les archéologues soupçonnent être une maison longue, et des maisons semi-enterrées (connues pour servir d'ateliers à l'époque viking) dessinant d'importantes zones d'artisanat et de production.
En 2020, un plan de gestion de la conservation a été élaboré afin de définir les mesures à prendre pour protéger, promouvoir et mieux comprendre ce site majeur.
Une place commerciale
La nature exacte de cet établissement reste encore indéterminée. Il a jusqu'à présent été interprété comme un longphort, un campement saisonnier utilisé uniquement pour l'hivernage, plutôt que comme un village avec un habitat permanent.
Néanmoins, il est à peu près certain que Woodstown représentait un important carrefour commercial.
Parmi plus de 6000 artefacts mis au jour, nombreux sont ceux témoignant d'une activité viking en lien avec le négoce entre le IXème et le Xème siècle, à l'instar des poids de pesée - artefacts fréquemment trouvés sur les sites commerciaux vikings qui servaient à peser l'argent utilisé comme monnaie d'échange.
Les preuves significatives d'un commerce à longue distance dans ce lieu se déclinent sous la forme d'un fragment de dirham en argent frappé à Wâsit, dans le sud de l'Irak, sous le califat omeyyade, de verre, de perles d'ambre de la Baltique et d'une seule perle en ivoire, peut-être en ivoire de morse provenant de l'extrême nord.
Plus rares sont celles concernant les exportations. Compte tenu de la période et de la nature du site, les experts estiment que la principale marchandise exportée était probablement constituée d'êtres humains capturés et réduits en esclavage lors de raids et de batailles dans la région environnante.
L'une des plus riches tombes vikings du pays
Outre les nombreux objets qui ont refait surface, les archéologues ont découvert la tombe d'un guerrier viking inhumé avec une épée, une lance, un bouclier, une hache et une pierre à aiguiser. Elle est l'une des sépultures les plus richement meublées jamais mise au jour en Irlande, selon le site web officiel de Woodstown.
"Si ce site abrite également la plus grande maison longue viking connue en Irlande, cela soulignerait l'importance de cette colonie et les efforts considérables qui y ont été investis", suppute l'archéologue norvégien.
Les vestiges des fondations du bâtiment en question indiquent qu'il occupait une position centrale au sein de l'agglomération, juste à côté d'une zone clôturée. Dès lors, l'équipe d'archéologues s'est mise en quête de trous de poteaux, de vestiges de foyers et d'artefacts pouvant confirmer la présence d'une maison longue, ce qui, d'après Reiersen, pourrait aider à asseoir le caractère permanent de l'établissement viking à Woodstown,.
"En faisant venir des archéologues habitués à fouiller ce type particulier d'établissements et de structures, nous apportons également quelque chose à l'archéologie irlandaise, et cette collaboration et cet apprentissage mutuel sont également très importants pour nous", a déclaré Kristin Armstrong-Oma, professeure d'Archéologie en Norvège et directrice du Musée de l'Université de Stavanger qui participe aux fouilles.
Des résultats très attendus
Waterford étant située à proximité, il est possible que Woodstown corresponde à une ancienne implantation de la ville, abandonnée à un moment donné au profit de son emplacement actuel.
"Nous sommes impatients de voir ce qui va être découvert", a déclaré Christer Tonning, archéologue du comté de Vestfold qui a participé aux prospections avec le géoradar.
Il ne prend pas part aux recherches actuelles mais figure au nombre de ceux qui ont contribué à révéler l'étendue du site grâce à sa lecture des données du géoradar.
"Les conditions du terrain sont différentes de celles de la Norvège, il était donc difficile de distinguer les structures. Nous avons vraiment dû analyser les données en profondeur", confie-t-il.
Un projet de reconstitution
Cette semaine, les fouilles ont permis de mettre au jour de nouveaux objets datés de l'époque viking: un poids, une petite pièce de jeu et un artefact en alliage de cuivre ou de bronze magnifiquement décoré d'une croix et d'ornements typiques de l'art insulaire irlandais.
"Il [l'artefact] provient manifestement d'un ancien monastère ou site religieux irlandais, ce qui nous donne une idée de la nature des pillages", souligne Neil Jackman, archéologue travaillant pour la société Abarta Heritage basée à Clonmel et codirecteur du projet.
"Grâce à un soutien continu, nous espérons poursuivre les relevés, les fouilles archéologiques et, éventuellement, reconstruire, selon les techniques vikings, certaines des structures découvertes ici qui deviendront, nous l'espérons, des ressources pédagogiques et touristiques permettant aux visiteurs de venir les admirer ", conclut-il.
Le rapport complet des fouilles, qui se terminent le 19 juin 2026, est attendu après l'été.